par Maurice Y. Michaud (il/lui)
Au Canada, le pouvoir alterne entre deux partis, même s’il y en a plusieurs aujourd’hui. Au niveau fédéral, en 1867, les conservateurs, partisans de la Confédération, formaient le gouvernement, et les libéraux, qui l’opposaient, l’opposition officielle. Tous les députés néo-écossais sauf un étaient contre ; initialement libéraux, ils se sont répartis presqu’également entre les deux partis à l’effondrement du leur. Les conservateurs ont détenu le pouvoir jusqu’en 1896, sauf de la fin de 1873 à septembre 1878. Mais sur les 130 années entre 1896 et 2026, les conservateurs n’ont gouverné que 40 ans et les libéraux pendant les 90 autres années, expliquant pourquoi ces derniers ont été qualifiés de (et se considèrent le) « parti naturel du pouvoir ».
Cette alternance du pouvoir entre les partis est normale. Même lorsque les changements sont abruptes et dramatiques, comme ceux au fédéral en 1958 et en 1984, ils n’étaient quand même que le résultat d’élections de changement. Ces changements, qu’ils soient subtils ou prononcés, surviennent en raison de l’usure du pouvoir ou d’évènements majeurs tels que la Dépression des années 1930, à laquelle peu de gouvernements ont pu résister.
Dans PoliCan, pour que des élections soient considérées charnières, elles doivent avoir marqué :
Cliquez sur le nom d’une juridiction ci-dessous pour déplier le texte sur ses élections charnières.
Après avoir fait la distinction entre les élections de changement et les élections charnières et mis de côté l’aspect dramatique des premières, il apparaît clairement que le Canada, au niveau fédéral, n’a connu que deux élections qui ont fondamentalement modifié son paysage politique.
1921 — 14e Parlement.
Lors du débat sur la conscription de 1917, juste avant les élections générales, le gouvernement conservateur de Borden avait accepté d’exempter les fils de fermiers, reconnaissant ainsi leur contribution essentielle à l’effort de guerre. Mais lorsque le gouvernement a mis fin à cette exemption en avril 1918, les fermiers, qui avaient voté massivement pour les unionistes-conservateurs, se sont sentis trahis. Par ailleurs, bien que l’économie canadienne était principalement axée sur les ressources naturelles, l’urbanisation et l’industrialisation croissantes, jumelées à l’essor d’un mouvement ouvrier de plus en plus organisé au sein de ces industries urbaines, avaient ouvert la voie à un troisième axe sur l’échiquier politique.
Avant même les élections générales de 1921, plusieurs anciens conservateurs avaient rejoint ce qui s’appelait alors le Parti progressiste, tandis que de nouveaux députés sont arrivés au Parlement sous cette bannière à la suite d’élections partielles, au point qu’on comptait dix progressistes à la dissolution de la 13e assemblée. Mais une fois les votes des élections de 1921 dépouillés, la coalition progressiste-agraire-travailliste s’est vue arriver en deuxième position, remportant 62 des 235 sièges à l’époque contre 117 pour les libéraux. Le Parti libéral-conservateur national n’avait obtenu que 49 sièges, mais les progressistes, surpris par leur succès et n’ayant aucun intérêt à former l’opposition officielle, ont laissé le PLCN jouer ce rôle.
Il serait tentant de penser que ce tournant pressentait l’arrivée de ce qui deviendrait le parti socialiste démocratique de la FCC, ancêtre du NPD social-démocrate actuel, mais la réalité est plus compliquée. Il est important de rappeler que nombre de « progressistes » étaient à l’origine conservateurs. Si certains, surnommés le « Ginger Group », ont viré à gauche, un plus grand nombre — notamment parmi les élus — ont opté pour la droite et rejoint les libéraux, qu’on pourrait argüer étaient plus conservateurs que les conservateurs eux-mêmes à l’époque. Néanmoins, les élections de 1921 ont été charnières pour avoir été témoins du passage d’un échiquier politique binaire à multipartite.
1993 — 35e Parlement.
Vous vous dites probablement : « Attends une minute ! Les réformistes n’existent plus... » Et pourtant, ils existent bel et bien.
Après avoir vu leur majorité gouvernementale réduite à seulement deux sièges, les PC en ont remporté 20 en 1997, avant de retomber à 12 (derrière les 13 du NPD) en 2000. Pour leur part, les réformistes en ont obtenu 52 en 1993, 60 en 1997 et, devenus l’Alliance conservatrice, 66 en 2000. Les PC, dont les votes étaient devenus non-performants, n’avaient presqu’aucun poids dans les négociations de 2003 avec l’Alliance, qui ont mené à la création de l’actuel Parti conservateur du Canada. Certains anciens PC, comme Peter MacKay, ont comparé cette fusion à un mariage ; d’autres, comme Joe Clark, l’ont perçue comme un deuil dans la famille. Mais sans aucun doute, les réformistes, issus en partie des vestiges du Crédit social et devenus l’Alliance canadienne en 2000 pour séduire l’électorat à l’est du Manitoba, sont les parents du Parti conservateur actuel, qui ont adopté les PC. Donc les réformistes existent toujours, mais les PC ont disparu de la scène fédérale et n’existent qu’en nom à l’est du Manitoba (sauf au Québec). Somme faite, l’émergence des réformistes, désormais déguisés en conservateurs, a entraîné un glissement à droite de l’ensemble du spectre politique canadien dans les 33 dernières années, faisant des libéraux une version « légère » des conservateurs et du NPD un parti centriste.
Quant au Bloc Québécois, son parcours a été marqué par des hauts et des bas en 33 ans, ne réussissant pas à obtenir le statut de parti officiel au Parlement en 2011 et en 2015. Sa présence pourrait toutefois s’avérer significative si le Parti Québécois formait un gouvernement majoritaire au Québec en 2026, ce dernier ayant promis de tenir un troisième référendum sur la souveraineté durant son premier mandat. Et on se souvient toustes comment le deuxième référendum a presque réussi, grâce notamment à l’appui de Lucien Bouchard, alors chef du Bloc et de l’opposition officielle, même s’il est difficile d’imaginer qu’Yves-François Blanchet aura autant d’influence comme chef de la deuxième opposition...
Bien des années après leur entrée dans la Confédération, les Britanno-Colombien·ne·s avaient tendance à se considérer distincts des « Canadiens ». Bien que cela ne soit plus aussi vrai aujourd’hui, la politique dans cette province a toujours été très différente de celle dans le reste du pays.
1903 — 10e Législature.
De la première assemblée, formée en 1871, à la huitième, formée en 1898, cette législature se voulait non partisane, et les « mouvements » politiques, si l’on peut les appeler ainsi, étaient centrés sur des leaders. Les députés pouvaient facilement changer d’allégeance durant une assemblée, et beaucoup le faisaient, fréquemment... ce qui, à la fin du XIXe siècle, pouvait réduire le soi-disant gouvernement à une poignée d’hommes. De plus, lorsque quelqu’un se présentait en élection, il se déclarait « Gouvernement » ou « Opposition »... ou indépendant. Mais si, suite à des élections générales, plus de gens avaient voter pour des candidats dits d’opposition, ces derniers devenaient alors « Gouvernement ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que tenter de comprendre cette forme de gouvernance « non partisane » peut donner des maux de tête.
Les partis politiques ont commencé à être reconnus informellement à partir de l’assemblée de 1900, mais ont été officiellement reconnus en 1903, rendant ainsi ces élections charnières. S’en est suivie une alternance entre deux partis — les libéraux-conservateurs et les libéraux — comme au fédéral et dans les autres provinces (à part le Nouveau-Brunswick, dont l’assemblée est restée non partisane jusqu’en 1935).
1941 — 20e Législature.
Entrant ces élections majoritaires, les libéraux en sont sortis minoritaires avec 21 sièges, contre 14 pour la FCC et 12 pour les conservateurs, la FCC remportant le vote populaire. Inquiet de la montée de la FCC, le milieu des affaires a exhorté les rivaux libéraux et conservateurs à former une coalition pour la contrer, sous prétexte que la guerre exigeait un gouvernement stable. Mais l’objectif commun de contenir la FCC ne suffisait pas à apaiser les tensions entre les (anciens?) rivaux. Certes, la coalition a remporté des majorités écrasantes en 1945 et en 1949, mais les libéraux, se croyant revenus à leur niveau d’avant 1941, l’ont dissoute en octobre 1951. L’arrogance des libéraux, conjuguée à la rancœur des conservateurs qui se sentaient relégués au rôle de partenaire junior pendant 10 ans, ont aveuglé ces partis à l’émergence d’une dynastie politique qui allait les museler pendant des décennies.
Et non, il ne s’agissait pas de la FCC, ce parti si décrié.
En effet, à cause de leur panique à l’endroit des socialistes démocrates, les libéraux et les conservateurs ont semé en 1941 les graines qui les relégueraient au statut de partis mineurs — pendant 50 ans dans le cas des libéraux, et 70 ans dans le cas des conservateurs.
Formée en 1970, cette assemblée a pratiqué une forme de gouvernement consensuel non partisan comme aux Territoires du Nord-Ouest jusqu’en 1978. Elle a commencé avec 7 sièges, évoluant graduellement à 21 en 2025. À cause de sa petite taille et de son existence relativement récente, on ne peut pas parler d’élections charnières. Mais un exercice plus intéressant consiste à observer comment s’opère l’alternance du pouvoir entre les trois partis, telle qu’illustrée dans ce tableau.
| Année | Gouv. | Oppo1 | Oppo2 | Oppo3 |
|---|---|---|---|---|
1978 ![]() |
PCY | PLY | IND | NPD |
1982 ![]() |
PCY | NPD | IND | |
1985 ![]() |
NPD | PCY | PLY | |
1989 ![]() |
NPD | PCY | ||
1992 ![]() |
PY | NPD | IND | PLY |
1996 ![]() |
NPD | PY | PLY | |
2000 ![]() |
PLY | NPD | PY | |
2002 ![]() |
PY | NPD | PLY | |
2006 ![]() |
PY | PLY | NPD | |
2011 ![]() |
PY | NPD | PLY | |
2016 ![]() |
PLY | PY | NPD | |
2021 ![]() |
PLY | PY | NPD | |
2025 ![]() |
PY | NPD | PLY |
Ce tableau déconcertant peut nous mener à conclure, avec difficulté, que :
| Légende | |
|---|---|
| Score | Résultat |
| 4.65–5.75 | Gouvernement |
| 3.65–4.64 | Opposition 1 |
| 2.65–3.64 | Opposition 2 |
| 1.65–2.64 | Opposition 3 |
| 0.65–1.64 | Opposition 4 |
| 0.00–0.64 | Exclu |
| s/o | Opposition X |
| nul | Absent |
En effet, on peut constater que la ligne bleue des « conservateurs » domine le deuxième graphique, ne descendant sous la barre des 4 qu’en 2000 et tendant à se coller à celle du parti au pouvoir lorsqu’ils étaient dans l’opposition officielle. Mais pour sa part, la ligne rouge oscillante des Libéraux montre que les trois gouvernements qu’ils ont formés n’ont jamais été parmi les plus forts, cet exploit étant réservé aux « conservateurs ».
Formée en 1951, cette assemblée pratique une forme de gouvernement consensuel non partisan. Ainsi, il ne peut y avoir d’élections charnières telles que définies par PoliCan dans cette juridiction.
Formée à la création du territoire en 1999 à partir de la partie nord-est de ce qu’étaient les Territoires du Nord-Ouest, cette assemblée pratique une forme de gouvernement consensuel non partisan. Ainsi, il ne peut y avoir d’élections charnières telles que définies par PoliCan dans cette juridiction.
Le Territoire du Nord-Ouest, dont la partie sud est devenue l'Alberta et la Saskatchewan en 1905, a eu sa propre législature à partir de 1888, dans laquelle la zone au nord du soixantième parallèle n'avait aucune représentation. Cette assemblée n’ayant existé que 17 ans, on ne peut pas parler d’élections charnières, d’autant plus qu’elle s’affichait non partisane pour la plupart de son existence. Mais on peut souligner deux tournants :